mercredi, 28 octobre 2015 13:07

Eros enchaîné

Écrit par

André Paul
Eros enchaîné
Les chrétiens, la famille et le genre
Paris, Albin Michel 2014, 312 p.

Cet ouvrage recherche l’origine de la morale chrétienne au sujet de la sexualité et du désir (eros), ainsi que ses retombées directes sur les situations actuel les. Théologien et historien des doctrines et des textes antiques, l’auteur part du monde dans lequel le christianisme a émergé, de la culture qui l’a reçu, pour chercher comment l’éthique chrétienne s’est construite. Prenant acte de la place des mythes antiques dans cette construction, il situe aussi la problématique actuelle du genre. 
Le modèle de Platon - qui dévalorise la femme - ayant prévalu, les Pères de l’Eglise ont interprété les textes bibliques à sa lumière et forgé un tout sexuel dominateur de l’ordre moral, qu’il nomme maladies sexuelles de la foi. 
Sous l’influence du stoïcisme et des pythagoriciens, et dans le souci d’éliminer le désir, Philon d’Alexandrie a régulé l’usage conjugal du sexe : la procréation est l’unique but de l’union sexuelle dans le mariage et est considérée comme un acte tech nique, malheureusement incontournable. Clément d’Alexandrie s’emparera de cette idée et la durcira en un « rigorisme inhumain du code moral chrétien actuel ». Ainsi le christianisme a enchaîné l’eros à la procréation et figé nos représentations de la sexualité, du cou ple et de la famille. 
Revenant au Nouveau Testament, l’auteur s’intéresse à la proclamation du Royaume par Jésus. Il met en parallèle ce qu’il appelle le point zéro du genre, c’est-à-dire la virginité de Marie, avec le point oméga du genre, c’est-à-dire la réalité du corps ressuscité. Quant à la pensée de Paul, trop souvent instrumentalisée, l’auteur explique que même si l’apôtre a choisi le célibat, c’est par un jeu rhétorique de métaphores et de paradoxes qu’il a affirmé la haute valeur du sexe et du mariage. 
Les initiateurs de cette morale ne furent donc ni Jésus ni Paul, mais un groupe d’intellectuels d’Alexandrie dont Clément était le chef de file. Les papes n’ont fait que s’aligner sur ce premier code moral. La morale rassure, mais vide le christianisme du sens de l’Incarnation. « En enchaînant Eros, certains dirigeants de l’Eglise n’ont-ils pas en chaîné Dieu ? »

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